Projet Mémoire

Edward «Ted» Zuber (source primaire)

Ce témoignage fait partie de l’archive du Projet mémoire

Edward (Ted) Zuber est né en 1932 à Montréal. Il a d’abord étudié l’art à l’École des Beaux-Arts de Montréal, et il a ensuite fréquenté l’Université Queen’s (en beaux-arts) et a été l’apprenti du peintre religieux Matthew Martirano. Au début de la guerre de Corée en 1950, Ted Zuber s’est enrôlé et est devenu parachutiste au sein du 1er Bataillon du Royal Canadian Regiment. Au cours de la mission de son bataillon en Corée en 1952, il a d’abord participé aux combats sur la colline 187 en tant que représentant de renseignement de la compagnie D. L’unité a ensuite été placée sur la ligne de front. La position de front suivante de l’unité, la colline 355, nécessitait une compagnie de fusiliers supplémentaire, et Ted Zuber a été muté à la compagnie E nouvellement formée en tant que mitrailleur Bren. Au cours de l’hiver, il est retourné à la compagnie du quartier général en tant que tireur d’élite sur le « Crochet ». Pendant qu’il était en Corée, Ted Zuber transportait toujours avec lui son carnet de croquis dans lequel il faisait des esquisses de l’action qui se déroulait autour de lui. Après de nombreuses années, il a décidé de peindre ses mémoires et, en s’inspirant de son carnet de croquis, il a réalisé seize œuvres illustrant l’expérience du Canda de la guerre de Corée. Bien qu’aucun artiste de guerre officiel n’ait été affecté à la guerre de Corée, les peintures de Ted Zuber ont depuis comblé ce vide. Treize de ses œuvres sont aujourd’hui exposées au Musée canadien de la guerre à Ottawa.

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Transcription

La toute première fois que je suis intervenu en tant que tireur d’élite, Al Craig et moi-même étions partenaires. Nous travaillions ensemble, mais comme il s’agissait d’une guerre de tranchées, il y avait des lignes fixes. Nous savions exactement où se trouvait l’ennemi, et l’ennemi savait exactement où nous nous trouvions. Et sur le Crochet (une ligne de crête de 3 km de long qui avait été fréquemment disputée entre les forces chinoises et celles du Commonwealth), la distance entre l’ennemi et nos propres tranchées était très courte, à peine deux mètres et demi. C’était très proche. Alors Al et moi, on nous a dit : « OK, vous y allez durant six ou sept jours », ou quelque chose comme ça, et la première chose que nous avons faite a été de nous séparer à cause du terrain. Al est descendu à environ 250 mètres à ma gauche avec une autre compagnie de fusiliers, et moi, je suis resté sur le Crochet lui-même.

À nous deux, nous pouvions couvrir les angles morts de l’autre et nous avons branché un téléphone de campagne entre nous deux. Le truc, c’était de trouver un endroit où je pouvais installer une cachette de base. Et parfois, bien sûr, je devais aller devant le bataillon (1er Bataillon du Royal Canadian Regiment) et passer une journée là-bas, camouflé à des fins d’observation.

Mais la plupart du temps, je travaillais dans quelques endroits bombardés. Il y en avait un en particulier, un poste d’observation, qui avait été réduit en miettes. Tout s’était effondré, et j’ai rampé, j’avais l’habitude de ramper en dessous, et il y avait une petite fente d’où je pouvais observer. J’avais un bon point d’observation et c’est de là que je travaillais.

Sur le Crochet, nous ne vivions pas dans des bunkers, bien qu’il y en avait quelques-uns, mais nous vivions dans des tunnels. Quand Al et moi sommes montés pour la première fois, je me suis rapporté au commandant de la compagnie qui était là-haut et je lui ai demandé de m’aider à me familiariser avec la région. Il a sorti ses cartes topographiques et quelques photographies aériennes qu’il avait de la zone en plus des rapports que ses propres hommes lui fournissaient sur une base quotidienne. Il me les a montrés pour que je puisse avoir une idée de l’endroit où l’activité pourrait possiblement se trouver; les mouvements des troupes ennemies et les zones où nous savions que l’ennemi se trouvait. De temps en temps, ils installaient une position de mortier, un mortier à courte portée, une position temporaire, et donc je surveillais ça.

Alors je me suis familiarisé avec la région, et je suis sorti et j’ai fais des recherches, et c’est là que j’ai découvert ce poste d’observation qui avait été détruit et où il restait un peu d’une tranchée en ruine qui constituait encore un petit fossé peu profond que je pouvais utiliser pour y accéder. C’est donc devenu ma cachette et, bien sûr, Al a fait la même chose dans son secteur.

Et nous avons branché un téléphone de campagne entre nous deux pour nos petits abris permanents. Le premier jour, vers trois heures de l’après-midi, un tireur d’élite chinois est sorti et s’est promené effrontément en plein jour le long de la ligne de tranchées. Il n’avait aucune raison de nous craindre. C’était ridicule. C’est ainsi qu’a commencé l’action des tireurs d’élite. C’est une chose étrange. Je porte toujours ça en moi bien sûr, et j’ai tué quelques êtres humains là-bas. Je n’ai pas été élevé pour faire ça, mais j’ai été entrainé à le faire. Et bien sûr, si je faisais ça ici, j’irais en prison pour le reste de ma vie. Là-bas, j’ai été félicité pour ça.

Il y a une histoire étrange, vraiment bizarre. Le tireur d’élite que j’ai tué, ils l’ont examiné. On a demandé aux patrouilles, nos propres patrouilles je dois ajouter, si nous pouvions faire une reconnaissance sur ce corps qui avait glissé le long de la pente avant de la position chinoise et voir ce qu’on pouvait trouver. Eh bien, ils ont ramené un « snooperscope » (un viseur de vision nocturne) américain, c’est-à-dire une carabine américaine (M1), une carabine de calibre 30 sur laquelle était monté une lunette infrarouge avec un viseur de quatre puissances, ainsi que les plaques d’identité du caporal (John Francis) Gill (3e Bataillon du Royal Canadian Regiment, mort le 1er janvier 1953). Le caporal Gill était l’homme de main du colonel. Peter Bingham était leur colonel. Au Canada, les officiers… je crois qu’ils doivent être capitaines ou être d’un rang plus élevé pour avoir un valet ou un homme de main. L’homme de main du colonel était le caporal Gill. Lorsqu’ils sont allés sur le champ de bataille, c’est-à-dire sur le terrain de combat en Corée, ils ont renoncé à ce luxe d’avoir un valet ou un homme de main, et dans ce cas, le caporal Gill est devenu chef de section dans l’une des compagnies de fusiliers. Une nuit, il était en patrouille sur le Crochet et en chemin, il était le dernier homme sur la ligne, et alors qu’ils arrivaient près de notre position sur le chemin du retour, il a été abattu d’une balle dans la tête par un tireur d’élite chinois.

Quoi qu’il en soit, la nuit suivante, ils ont ramené son corps. Le tireur d’élite que j’avais abattu et qui avait glissé le long de la pente avant a été examiné cette nuit-là et ils ont découvert que, oui, il avait utilisé un « snooperscope ». Il l’avait sur lui dans une sorte de sac à dos de 40 000 volts ou un sac latéral. Et il avait les plaques d’identité du caporal Gill. C’était vraiment quelque chose. Le journal de guerre mentionne même la façon dont Ted Zuber a égalisé le compte.

Et le colonel Bingham, je suppose qu’il s’était attaché à ce caporal Gill. Il faisait partie de la famille depuis quelques années, il était presque comme un fils pour lui, je suppose. Le colonel m’a envoyé un messager avec un sac de sable frais et une bouteille de Hagen Hagen de sa réserve personnelle. Le message était verbal, car il ne l’aurait jamais écrit. Mais le message était le suivant : « Zuber, trouvez-vous une tanière pour quelques jours ». Et on m’a donné du temps libre et cette bouteille. En fait, en réalité, la bouteille a été vidée en une heure et demie et j’ai été un héros pendant quelques heures parmi mes camarades dans le tunnel. Mais c’est le genre de petites choses qui arrivaient.

Il y a environ un an et demi, j’ai reçu un appel téléphonique à mon studio. Ce type m’a demandé : « Êtes-vous le Zuber qui était le tireur d’élite sur la position du Crochet ? » Et j’ai répondu : « Oui. » En fait, je fais des reproductions de mes peintures de la Corée alors j’ai pensé que c’était un gars qui appelait pour commander une reproduction. Alors je lui ai parlé gentiment et poliment et il m’a demandé : « Avez-vous tiré un tireur d’élite qui a tué un caporal Gill ? » Je ne parle pas beaucoup de ce genre de choses alors j’ai dit : « Oui, comment l’avez-vous su ? » Il m’a répondu : « C’était mon père. » Et il a demandé à me voir. Il n’habitait pas très loin, à une quarantaine de kilomètres de chez moi, à l’extérieur de Kingston (en Ontario). Ce jeune Gill, accompagné de sa femme, est venu me rendre visite. Et ça a été toute une visite pour nous deux. Mais il considérait que je pouvais en quelque sorte lui servir de bouclage, je ne sais pas. Mais ce gars, il avait trois ans quand j’ai tué le tireur d’élite qui a tué son père.

Un petit moment amusant de mon expérience de dessinateur en Corée est survenu avec le commandant de la compagnie quand j’étais là-bas avec la section de renseignement. Le commandant de la compagnie m’a dit : « Ted, est-ce que vous dessinez beaucoup ? » J’ai répondu : « Oh oui. » Nous étions presque… pas tout à fait… mais il a utilisé mon prénom. Je l’appelais toujours « Sir » évidemment. Mais j’ai dit : « Oui. Je veux être peintre pour le reste de ma vie », et ce genre de choses. Il m’a dit : « Écoutez, j’ai un service à vous demander. » Il m’a dit : « Est-ce que vous feriez un croquis ? Descendez un peu plus bas sur la pente avant, descendez jusqu’au poste de mitrailleuse Vickers là-bas et faites un croquis de la gauche à la droite, en travers de notre front ». Et il a dit : « Prenez des relèvements au compas à partir de cette position et mettez les relèvements du compas sur chaque élément, comme la hauteur du point le plus élevé de la position ennemie et les collines, et les petites buttes qui se dressent, comme la colline 113 », ce sont différents petits terrains qui se dressaient, et il m’a dit : « Ce petit village de Songok, dessinez-le. »

Il a dit : « Faites-moi un dessin panoramique, un appareil photo ne peut pas faire ça parce qu’il me donne trop de foutues informations et je n’arrive pas à voir derrière les arbres. » Alors j’ai dit : « Bien sûr. » Alors je suis descendu et je lui ai fait un dessin sur un bloc de papier de 8,5 x 11, et je le lui ai donné. Il en était ravi. Le lendemain, ou un jour après, il m’a dit : « C’est fini. Vous allez aller avec la compagnie Charlie et faire le même type de dessin pour eux. » Et c’est ce que j’ai fait. Pour moi, c’était une petite distraction. Je suis allé avec la 1re Division des Marines (Corps des Marines des États-Unis). J’étais avec les King’s Own Scottish Borderers (armée britannique). On m’a envoyé à cinq ou six endroits différents pour faire des dessins pour ces gens.

Au début, je n’avais pas beaucoup de matériel d’art, mais j’ai réussi à trouver quelques articles dans la section des renseignements. Et je n’ai pas tant dessiné, en fait. C’était une chose étrange. J’ai été blessé sur la position du Crochet. À mon retour, mes effets personnels avaient disparu. Mes cigarettes et mon carnet de croquis avaient disparu. Je l’avais perdu et quelqu’un l’avait ramassé. J’ai appris quelque temps plus tard, après mon retour au Canada, qu’un type, je n’oublierai jamais son nom, Harry Larry MacAlary, un signaleur dans le bataillon… Nous étions devenus amis là-bas. Il a récupéré mes dessins pour moi et certains d’entre eux, plusieurs d’entre eux, avaient été détruits. Mais bref, je l’ai contacté et je lui ai demandé si je pouvais les avoir. Il m’a répondu : « Non, mais je vais t’envoyer des copies. » Ça me convenait.

Quoi qu’il en soit, il me les a envoyés et c’était incroyable. En regardant ces dessins, je ne sais pas si je pourrais les faire maintenant. Il n’y avait aucune émotion dans ces dessins. C’était une chose étrange. Ils étaient descriptifs; ils dépeignaient deux ou trois hommes assis le long d’une tranchée, deux hommes qui étendaient leur linge ou qui déjeunaient, des hommes montant et descendant d’un camion ou d’un char d’assaut, des choses comme ça. Mais ils avaient tous le visage vide. L’émotion était tellement un luxe, mais sans m’en rendre compte, je n’avais incorporé aucune émotion dans ces dessins.

À vrai dire, ils sont aussi intéressants qu’une carte topographique. C’était la chose la plus étrange. Mais les informations de base, comme la façon dont nous accrochions nos couvertures, la structure d’un sac de sable, la force frontale (sur le sac de sable), et la façon dont nous construisions une zone de camouflage au-dessus d’un urinoir ou autre chose, et même la façon dont nous construisions ça… tous ces détails étaient dans les dessins. Mais toutes les émotions que j’ai éventuellement dépeintes dans mes peintures, elles sont toutes provenues de ma mémoire, et pas du tout de mes dessins. C’était une chose étrange.

La péninsule coréenne, pendant ces trois années de guerre, a été une sorte d’expérience rapide. Mais c’est étrange de voir ce que cela a signifié pour moi tout au long du reste ma vie. En tant que peintre, j’ai décidé des années plus tard de coucher mes mémoires sur une toile et c’est alors que j’ai appris qu’aucun artiste de guerre n’avait été envoyé en Corée. Je n’en savais rien. Ils n’avaient rien sur la Corée. Et en 1959, il y avait eu un incendie dans bâtiment gouvernemental de Montréal et ils ont perdu la quasi-totalité de la documentation photographique sur la guerre de Corée.

Un jour, j’ai reçu un appel du Musée canadien de la guerre, et ils m’ont dit : « Est-ce que c’est vrai que vous produisez une série de peintures basées sur vos mémoires ? » J’ai répondu : « Oui. » Et ils m’ont dit : « Nous aimerions les voir parce que nous n’avons rien. » Pour faire une histoire courte, nous avons trouvé un mécène. Il a acheté les tableaux en s’engageant, pour des raisons fiscales bien sûr, à les remettre au Musée de la guerre. C’est ce qui s’est passé, et les peintures ont depuis été déclarées œuvres d’art officielles de la guerre de Corée.

Je me souviens d’avoir discuté un jour avec un ancien combattant, et je crois que c’est là que j’ai réalisé que je ne me souvenais pas des détails. « Oh mon Dieu, mais si je veux peindre... » Parce que j’avais déjà pensé à peindre, et j’avais même fait quelques peintures lorsque je suis d’abord revenu de là-bas, mais c’était trop déroutant pour moi. Je n’arrivais pas à prendre une expérience, l’isoler et me concentrer dessus pour peindre. Je finissais par avoir trop de choses à incorporer, et ensuite suivre avec la composition. C’était tout simplement trop, ma mémoire était chargée de tellement de foutues choses que j’ai laissé tomber.

Mais des années plus tard, une vingtaine d’années plus tard, j’ai réalisé : « Non, si tu veux en faire quelque chose, Ted, c’est le moment de le faire. » J’ai donc d’abord réalisé douze peintures, qui étaient basées à 100 % sur mon expérience personnelle. Et sans vouloir paraitre vieux jeu, je crois que c’est Léonard de Vinci qui disait à ses élèves : « Ne peignez que ce que vous connaissez. »

Alors j’ai peint ce que je connaissais. J’ai partagé des expériences et j’ai essayé de les dépeindre de manière à ce qu’elles soient honnêtes par rapport à la scène et à l’appareillage qui constituait la composition, mais en les exprimant d’une manière que seul le pinceau peut le faire, pour partager l’émotion de ces expériences. Il s’agissait donc essentiellement de partager l’expérience. Il ne s’agissait pas tant de montrer ce que j’avais vécu que de montrer aux gens, qui heureusement n’ont jamais eu à vivre ces choses, que les peintures ne sont pas nécessairement laides. En fait, elles ne le sont pas du tout. J’ai fait deux peintures basées sur mes expériences de tireur d’élite. Mais j’ai dû les faire en dernier. Je ne pouvais pas les faire au début. Le tout premier tableau était une peinture de la vallée de Sami-ch'on démontrant la beauté naturelle du paysage. C’est vraiment magnifique. J’étais très satisfait de cette peinture. Elle mesure environ 30 pouces sur 40. Elle dépeint la vallée au petit matin. Le nom « Corée », soit dit en passant, signifie « terre du matin calme ». Il y a toujours une brume, pas du brouillard, mais une très légère brume dans les vallées et, bien sûr, à dix heures, elle se dissipe. J’ai donc tenu à incorporer cette petite brume dans les vallées, et le tableau s’intitule simplement Korea, Land of the Morning Calm (Pays du matin calme). Et je l’ai adoré. C’était un tableau magnifique, du point de vue du paysage, je veux dire.

Ensuite, j’ai ajouté des éléments militaires. Au premier plan, deux hommes remplissent un sac de sable et ressemblent à deux jardiniers britanniques. Puis j’ai ajouté un avion Corsair (Vought F4U) effectuant une frappe aérienne; ils larguent du napalm sur la position ennemie de la colline 166. Ça a détruit le foutu tableau. Je l’ai regardé et j’ai réalisé « oh mon Dieu, c’est ce que la guerre a fait ». C’était une chose étrange. Dans un sens, j’aurais presque souhaité ne pas y avoir mis la guerre, parce que ça enlève immédiatement la possibilité d’admirer la beauté du paysage. Ça détruit cette possibilité pour nous tous; tout ce qu’on voit, ce sont les avions, la fumée et les flammes. Et bien sûr, c’est ce qu’est la foutue guerre. Dans un sens, l’horrible laideur de la peinture est ce qui explique son succès.

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